Ces dernières semaines, plusieurs utilisateurs de la plateforme Où Vivre nous ont sollicité pour savoir si leur lieu de résidence était sûr en cas… d’escalade militaire avec la Russie !
À l’heure où le gouvernement s’apprête à envoyer à chaque Français un manuel de survie et de mobilisation, comment répondre à ce type d’inquiétude ?
Dans cet article, nous allons nous interroger sur la légitimité de ces préoccupations en rappelant le contexte de multiplication des discours bellicistes et en esquissant une analyse théorique des risques « localisables » en cas d’escalade du conflit. Nous aborderons ensuite la question des moyens déployés par l’Etat pour accompagner la population dans ses choix géostratégiques puis l’opportunité et la faisabilité d’une cartographie des risques à destination du grand public. Nous compléterons l’analyse par une mise en perspective des émotions qui traversent la société au regard de quelques mécanismes de psychologie sociale à l’œuvre. Enfin, nous partagerons un point de vue conjoncturel, en espérant l’enrichir avec nos échanges.
Nous recevons régulièrement des suggestions d’utilisateurs. Les demandes sont très pertinentes et participent à l’enrichissement de la plateforme. Il nous arrive aussi de ne pas donner suite lorsque le traitement du sujet reviendrait à fournir des informations pouvant être interprétées comme discriminatoires, contraires à nos valeurs et, plus généralement, sortant du cadre légal.
Etant initialement assez sceptiques sur l’existence de risques localisables en France, nous avons essayé de dépasser nos préjugés pour tenter une analyse de la situation, en toute transparence. Chez Où Vivre, il n’y a pas de sujet tabou !
Une préoccupation légitime ?
Premièrement, il ne s’agit a priori pas d’une préoccupation propre aux utilisateurs d’Où Vivre, qui seraient, par définition, plus sensibles que la population générale aux questions de risques et de localisation. En effet, d’après un sondage Elabe des 3 et 4 mars 2025, 64% des Français seraient « inquiets d’une propagation du conflit ukrainien jusqu’en France ». Le taux était comparable il y a un an.
Des dirigeants politiques européens de premier plan, à commencer par le président Emmanuel Macron, adoptent des postures de plus en plus belliqueuses vis-à-vis de la Russie. Ce dernier a récemment déclaré que « notre génération ne toucher[ait] plus les dividendes de la paix » et que « La Russie [était] devenue une menace pour la France et pour l’Europe ». Dans son discours télévisé du 5 mars, il a mobilisé la « force d’âme de la nation » et la patrie. Côté allemand, le futur chancelier Friedrich Merz a indiqué le 18 mars que Vladimir Poutine menait « une guerre contre l’Europe », que des « attaques se déroulaient quotidiennement (…) avec des incendies criminels, des assassinats (…) ». La présidente de la Commission Européenne Ursula Von Der Leyen a déclaré le 6 mars que « L’Europe [était] confrontée à un danger clair et immédiat ». L’ancien président du Conseil Européen, Charles Michel, a déclaré le 9 mars qu’« une 3eme guerre mondiale [était] possible ».
D’autres responsables politiques français dispensent cette ligne belliciste : « Nous devons nous préparer à une confrontation avec la Russie si elle persiste dans sa posture agressive. » Sébastien Lecornu, Ministre des Armées – 6 mars 2025 ; « Poutine veut détruire l’Europe, il faut lui opposer une résistance totale. » Raphaël Glucksmann, Député européen – 7 mars 2025 ; « La Russie est redevenue un danger pour la paix mondiale, il faut agir avant qu’il ne soit trop tard. » François Hollande – 3 mars 2025.
Depuis début mars, nous assistons à une escalade rhétorique et diplomatique entre les responsables français et russes. Côté franco-européen, après avoir qualifié la Russie de « menace pour la France » lors de son discours télévisé du 5 mars 2025, Emmanuel Macron a depuis évoqué la possibilité d’étendre le parapluie nucléaire français à d’autres pays européens, et le projet de déployer 10000 soldats en Ukraine en lien avec la Grande-Bretagne. Côté russe, Dmitry Medvedev, allié de Vladimir Poutine, a déclaré que la Russie n’avait « plus de lignes rouges » pour la France en réponse aux propos du Ministre des Affaires Etrangères Jean-Noël Barrot qui avait affirmé en novembre dernier qu’il n’y avait « pas ligne rouge dans le soutien à l’Ukraine ». Le 6 mars, Sergei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, a accusé Macron de « menacer » la Russie, avertissant contre le risque de plonger le continent dans un conflit plus large. Le 19 mars, les responsables russes ont vivement réagi aux propos de Macron sur l’envoi de troupes en Ukraine, estimant qu’ils « menacent de déclencher une troisième guerre mondiale ».
Ces discours et ces intentions, relayés par les médias, les chaînes d’info en continu et la presse quotidienne régionale, contribuent à créer une atmosphère de « veillée d’arme » qui peut être source d’anxiété dans la population. L’envoi d’un manuel de survie sera-t-il de nature à apaiser les plus anxieux ?
Si le fait de s’inquiéter est compréhensible dans cette période d’incertitudes, est-ce pour autant légitime de s’inquiéter pour sa propre localisation (ce sera le fil rouge de cette analyse) ? Si les menaces potentielles pesant sur nos vies semblent pour le moment relever du domaine de l’impensé, qu’en est-il des risques théoriques ?
Une évolution du risque localisé ?
Lorsqu’on pense aux menaces russes sur le territoire français, on pense avant tout à la « guerre hybride ». Les autorités françaises ont depuis longtemps pointé du doigt la responsabilité de la Russie dans des cas de cyberattaques sur des infrastructures critiques (hôpitaux, institutions, …), mais aussi dans le soutien à des médias de propagande ou à des mouvements indépendantistes.
Dans l’hypothèse la plus probable d’une intensification des opérations de guerre hybride d’origine russe, une cartographie des risques trouverait rapidement ses limites en raison de l’immatérialité, en général, des modes opératoires et des cibles. En effet, si la paralysie informatique d’un hôpital ou le sabotage d’un nœud ferroviaire peuvent avoir des impacts localisés importants, ils visent en premier lieu des catégories de population (en l’occurrence, ici : des malades, des voyageurs, des acteurs économiques…) et non des lieux de vie proprement dits.
Cependant, la dégradation actuelle des relations diplomatiques franco-russes peut légitimement interroger sur l’évolution des types de menaces qui pourraient concerner la France. Entre « apaisement diplomatique » et « 3eme guerre mondiale », n’existe-t-il pas des niveaux intermédiaires de conflit, comme une intensification des opérations de guerre hybride, voire des frappes conventionnelles ciblées sur des objectifs stratégiques en Europe ? En quoi ces options pourraient menacer la France de manière géographiquement anticipables ? Le fait que l’Etat distribue des manuels de survie implique-t-il une augmentation du risque ? De quels risques parle-t-on ?
En géographie des risques (qu’ils soient naturels, technologiques, épidémiques, etc.), on applique généralement la formule suivante :
Risque = Aléa x Enjeux x Vulnérabilité.
(Pourquoi utiliser des signes multiplicateurs dans cette formule ? Parce qu’il suffit qu’un élément soit égal à 0 pour que le risque soit nul. Par exemple, une tornade perdue au milieu du Pacifique en zone inhabitée n’est pas un risque.)
Tentons de détailler ces 3 composantes du risque théorique :
L’aléa, c’est à dire la probabilité d’une agression conventionnelle russe en Europe augmente, d’après plusieurs sources. Des publications occidentales récentes (rapport de Bruegel 2025 ; Etude RAND 2024) détaillent une menace croissante (qualifiée d’imminente pour les Etats Baltes, et possible dans 3 à 10 ans selon l’OTAN). Mécaniquement, l’aléa pourrait augmenter en France si elle étend son parapluie militaire à l’Europe ou si elle intervient en Ukraine. De plus, l’étude de l’Atlantic Council (2024) met en évidence le fait que la Russie a « mobilisé son économie pour la guerre et reconstitue ses forces militaires à un rythme plus rapide que prévu » et souligne que la période 2025-2026 pourrait représenter « le plus grand risque d’une attaque russe contre un membre de l’OTAN en raison du pic de production, de remise à niveau et de préparation des forces russes ». La dissuasion nucléaire peut-elle empêcher une escalade militaire conventionnelle ? Elle y contribue probablement, mais il existe dans l’histoire des cas d’affrontement avec armes conventionnelles entre pays nucléarisés.
Les enjeux, c’est-à-dire l’importance des intérêts français et européens en jeu, pourraient évoluer. Par exemple, des frappes ciblées sur des intérêts français liés à la guerre en Ukraine pourraient compromettre directement la capacité française à influencer le conflit. Une atteinte sur le sol français pourrait provoquer une implication directe de l’OTAN. Une frappe ou un sabotage sur des infrastructures stratégiques (câbles, énergie, datacenter) pourrait entraîner des répercussions économiques importantes. Psychologiquement, une telle attaque pourrait semer la peur et entraîner des répercussions sur le soutien public aux choix gouvernementaux.
La vulnérabilité, c’est-à-dire le degré d’exposition et la capacité à résister ou à absorber un événement hostile sur notre territoire ne semble pas pouvoir évoluer à court terme (même avec un guide de survie !). En cela, il est une source d’inquiétude importante. Cette vulnérabilité se caractérise par des interrogations sur les plans militaires (Ex : capacité à stopper des missiles hypersoniques ou à mobiliser et former des soldats), stratégiques (Ex : de nombreuses cibles sont identifiables très facilement) ou liés à notre modèle démocratique libéral (Ex : ouverture des données, ouverture des frontières).
D’après ces quelques éléments, nous pouvons retenir l’hypothèse d’une augmentation théorique du facteur risque, même s’il doit être relativisé. En effet, si l’escalade diplomatique entre une Russie véhémente et un « nouveau bloc stratégique » France – Allemagne – Royaume-Uni est facteur de risque, les actes concrets dépendront des moyens mobilisables par des économies en crise et surtout de l’aval des Etats-Unis. A ce sujet, des éléments crédibles de désescalade permettent d’envisager une réduction des risques, comme la résolution de l’ONU adoptée en février appelant à la fin du conflit, l’engagement des États-Unis et de la Chine en faveur des négociations de paix et l’alignement de l’OTAN sur la position américaine (malgré des incertitudes).
Pour aller plus loin dans l’analyse, le Professeur Benoit Pelopidas cite, dans un podcast récent intitulé « Les armes nucléaires sont hors de contrôle », les travaux de Paul Slovic (professeur de psychologie à l’Université de l’Oregon) qui croise la perception et l’analyse des risques.
Pour revenir à la question des risques en France, tentons d’identifier les menaces localisables sur notre territoire. Pour cela, partons de l’hypothèse de 3 scénarios à probabilité décroissante :
- Scénario 1 : une intensification de la guerre hybride
- Scénario 2 : des opérations de guerre conventionnelle « sous le seuil »
- Scénario 3 : la guerre totale (inimaginable)
Scénarios | Opérations sur sol français | Qui est visé ? | Localisation prévisible ? |
Guerre « hybride renforcée » (Probable en cas d’escalade) |
Cyberattaques (DDoS, phishing, malware, cyber espionnage, cyber rançonnage, …) | Hôpitaux, médias, institutions, acteurs économiques, … | Non |
Désinformation / influence | Médias, associations, partis politiques, … | Non | |
Assassinats ciblés | Personnes influentes (politique, grands patrons, …) | Non | |
Sabotage (hubs énergétiques, hubs de transports, câbles, datacenters, …) | Infrastructures sensibles, employés, société | Peu prévisible | |
Guerre conventionnelle (Très peu probable aujourd’hui) |
Frappes ciblées sur des infrastructures stratégiques liées au conflit ukrainien | Infrastructures sensibles, employés, militaires | Assez prévisible |
Guerre totale (Improbable) |
Frappes sur des centrales nucléaires, usines SEVESO, Laboratoires P4, barrages, … | Toute la population (et surtout urbaine) | Oui |
Si les 2 géographies (celle des lieux potentiellement ciblés et celle des habitants) se croisent, on constate que ce croisement n’est observable que dans les scénarios les plus extrêmes, et donc les plus improbables. Selon cette hypothèse, plus le scénario serait grave et improbable, plus une cartographie des risques serait pertinente.
Si l’approche par les discours politiques et par les rapports d’experts occidentaux vont dans le sens d’un risque accru, qu’en est-il des actes ? L’envoi d’un guide de survie aux Français est-il un signal à prendre en compte ? Permet-il de mesurer les risques encourus ? Le fait de faire des réserves et d’être en mesure de fuir son domicile pour vivre en autonomie quelques jours ne semble-t-il pas davantage prévu pour survivre à des frappes massives ou une invasion qu’à une cyberattaque ou une campagne de désinformation ?
Comment l’Etat français protège ses citoyens ?
Revenons à la demande actuelle de nos utilisateurs : « Où vivre en cas de guerre avec la Russie ? ». Face à cette préoccupation, notre premier réflexe a été de chercher les traces d’un plan de communication officiel, chiffré, pragmatique, sur lequel nous appuyer pour rassurer nos utilisateurs anxieux. Malheureusement, nous n’avons rien trouvé de prime abord : ni site Internet dédié, ni numéro vert, encore moins de carte indiquant des zones refuge ou des bunkers…
« L’Etat ne peut pas tout ». Cette formule, souvent utilisée par Emmanuel Macron pour favoriser la responsabilisation individuelle s’applique-t-elle dans un contexte de menace russe qu’il qualifie d’existentielle ? Convaincus que l’Etat avait « un plan » pour répondre aux 64% de Français inquiets, nous avons effectué une recherche plus approfondie…
En nous plaçant dans la peau d’une personne inquiète, nous avons « interrogé » les sites du Ministère des Armées, du Ministère de l’Intérieur et info.gouv.fr en indiquant la phrase suivante : « où se réfugier en cas d’attaque par la Russie sur le sol français ? » dans les barres de recherche. Résultats : le site du ministère des Armées fait remonter des articles sans lien avec la question ; le site du ministère de l’Intérieur fait remonter des articles sur l’accueil des réfugiés ukrainiens ou sur les dérives sectaires ; le site info.gouv.fr fait remonter un article (en 10eme position) intitulé « Se préparer à une situation d’urgence » où il est indiqué en substance « Je reste où je suis jusqu’à ce que l’on me donne l’ordre d’évacuer les lieux ou que la sécurité soit assurée ».
Cette dernière réponse inspire davantage le « paternalisme républicain traditionnel » que le survivalisme… Alors, nous avons exploré d’autres pistes :
– Publié le 29 avril 2013, « le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale constitue le quatrième exercice du genre (après ceux de 1972, 1994 et 2008). Il répond au souhait, exprimé par le Président de la République à l’été 2012, de disposer d’un nouveau document fixant la politique de défense et de sécurité de la France pour les cinq ans à venir » (!) Malheureusement, il n’est pas disponible (Not Found) à la lecture sur le site defense.gouv.fr.
– Pourtant une alternative existe : le site education-defense.fr (qui indique en toutes lettres « site non officiel ») permet de télécharger le livre blanc de 2013 et des revues stratégiques 2017 et 2022 (qui semblent être des mises à jour du Livre Blanc). Aucun de ces documents ne contient les mots de « bunker », de « refuge » ou l’idée d’un guide de survie.
– Sur le terrain, il existe des abris gouvernementaux visant à assurer la continuité de l’Etat en cas de crise militaire, mais leur localisation est secrète et leur usage « réservé ».
– A Paris, plus de 40 000 abris civils et 250 étanches au gaz ont été créés pendant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, ces installations seraient aujourd’hui largement obsolètes et ne font pas l’objet d’une cartographie publique.
– Les plans ORSEC (Organisation de la Réponse de Sécurité Civile) et Vigipirate ne semblent pas inclure de cartographie publique indiquant des lieux potentiellement moins risqués.
– Les Plans Familiaux de Mise en Sûreté (PFMS), introduits en novembre 2010 par la Direction Générale de la Sécurité Civile et de la Gestion de Crise (DGSCGC), sont destinés à être mis en place sur l’ensemble du territoire national, mais il n’existe pas de suivi centralisé et ils sont, par définition, individuels.
Conclusion : si des plans existent, ils ne sont visiblement pas encore diffusés publiquement. Effectivement, « L’Etat ne peut pas tout » !
EDIT : au moment de l’écriture de cet article, l’Etat communique sur la diffusion d’un manuel de survie à tous les foyers français d’ici l’été 2025. Ce manuel dispensera des conseils généraux pour la préparation et la réaction face à diverses situations de crise, mettant l’accent sur la préparation individuelle et familiale, comme la constitution d’un kit de survie, la connaissance des gestes essentiels et la manière de réagir en cas d’alerte.
De notre point de vue, ce guide est très pertinent pour la gestion des risques, mais – peut-être serons-nous surpris par son contenu ? – il ne semble pas faire référence à des lieux refuges ou des endroits identifiés comme plus sûrs que d’autres. En cas de menace imminente, fuir avec son kit, oui, mais pour aller où ?
D’autres Pays sont beaucoup plus avancés sur ces sujets et communiquent publiquement sur des cartographies d’évacuation, la localisation des bunkers et autres dispositifs de protection civile. Par exemple :
– La Suisse possède un réseau de 360 000 abris antiatomiques capables d’accueillir toute la population. Chaque canton dispose de plans d’évacuation publics qui incluent la localisation des bunkers.
– La Finlande possède un réseau de bunkers (en partie des parkings souterrains) capables d’accueillir 75% de la population. La localisation des abris est connue et signalée dans les grandes villes, notamment à Helsinki.
– La Suède dispose de 65000 bunkers et diffuse un guide où se trouvent les abris.
– La Norvège dispose également de bunkers dans les grandes villes.
– Israël dispose d’abris individuels et d’un « système d’alerte avancé ».
– La Corée du Sud dispose de milliers d’abris souterrains et d’une application mobile dédiée.
– Les Etats-Unis disposent de bunkers pour les risques nucléaires et biologiques (bien que réservés aux élites…).
Cette lacune communicationnelle interroge sur l’écart entre les discours officiels et la pertinence des dispositifs spécifiques mis en place pour protéger les populations, ce qui laisse potentiellement la place aux rumeurs et spéculations, amplifiant ainsi le sentiment d’anxiété.
Au niveau des instances politiques, le sujet est rarement abordé, mis à part une question au Premier Ministre en 2023. Aujourd’hui, si les discours les plus véhéments à l’encontre de la Russie proviennent majoritairement d’un « grand centre ». Les politiques à droite et à gauche de l’échiquier, bien que déployant des discours moins offensifs, ne font pas pour autant preuve d’une grande opposition au projet belliciste en cours. La paix ne devrait-elle pas être le premier des projets au-delà des postures partisanes ? Personne ne représente les 2/3 de Français inquiets ? Nous avons dû rater un épisode…
Revenons à notre sujet. A ce stade, nous avons identifié une question plutôt légitime, un risque théorique plutôt croissant, des menaces en partie localisables par avance et une quasi-absence de plan (au sens cartographique, évidemment !) pour garantir la sécurité des citoyens français dans un contexte d’escalade diplomatique. Venons-en à la carte…
Peut-on (et doit-on) cartographier ces risques ?
Attardons-nous en premier lieu sur la faisabilité d’une telle carte. En effet, ce n’est pas parce que nous avons estimé que la demande semblait légitime dans le contexte actuel que le fait d’apporter des éléments de réponse puisse l’être également, même si l’Etat ne l’a pas encore fait. Autrement dit, est-il légal, en tant que plateforme, de diffuser ce type d’analyse ?
Rappelons que 16 octobre 2023, à l’occasion des 40 ans de la loi de 1982 sur la protection civile, Emmanuel Macron déclarait : « Nous devons développer une véritable culture du risque en France. Chacun, à son échelle, doit se préparer et avoir la capacité d’agir en cas de crise. L’État sera toujours là pour protéger, mais il ne peut pas tout. ». Notre action semble être totalement en phase avec cette politique.
Sur le plan légal, n’ayant pas trouvé d’éléments de référence (de type jurisprudentiel), nous avons pris des précautions importantes. Tout d’abord, les données utilisées sont 100% publiques, gratuites et accessibles (sources : IGN, OSM, Wikipédia) et aucun détail attributaire n’est divulgué. A priori, compiler des données publiques pour créer une carte est une activité légale protégée par la liberté d’expression (article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, loi de 1881 sur la presse). Ainsi, nous avons bien fait attention à ne divulguer aucune information classifiée ou pouvant nuire à la défense nationale. De plus, nous avons volontairement altéré la carte afin de rendre très difficile l’identification des lieux recensés (absence de points, zones tampon de 10km, floutage).
Venons-en maintenant au contenu précis. Afin d’éviter tout malentendu dans un contexte sensible, nous n’entrerons pas ici dans les détails. Rappelons simplement que les lieux potentiellement les plus à l’écart des risques sont arbitrairement situés à plus de 10 km des lieux identifiés comme « sensibles » par Où Vivre.
Davantage de détails pourront être trouvés sur le site https://ou-vivre.fr/ et nous serions intéressés d’échanger avec ceux qui, dans une démarche d’analyse objective, apolitique, indépendante et centrée sur les préoccupations du grand public, souhaitent travailler avec nous sur ce sujet.
Comme nous le faisons pour d’autres types de risques (technologiques, naturels, pollutions, …), nous privilégions toujours les données publiques et travaillons à les améliorer pour les convertir en outils d’aide à la décision individuelle. Parfois, la donnée publique est indisponible sur le sujet traité ou ne nous semble pas pertinente. Nous nous orientons alors vers des données issues d’associations ou de centres de recherche indépendants. Lorsque le thème n’est pas suffisamment traité, nous créons nos propres indicateurs. Pour le thème dont il est question ici, nous espérons qu’une cartographie officielle des risques liés à la géopolitique sera rendue disponible pour le grand public.
A force de travailler sur la représentation cartographique de la France avec pour seule boussole les préoccupations de ses habitants, nous avons acquis une certaine expérience pour aborder les sujets avec rationalité et pragmatisme. Cependant, le sujet de la guerre est particulier, à part. En plus d’être complexe dans sa faisabilité, l’accompagnement dans ce domaine implique de se libérer des émotions et des pulsions associées.
Pour renforcer cette approche, il nous semble opportun d’essayer de comprendre les mécanismes à l’origine de l’inquiétude de certains de nos utilisateurs, et, plus largement, des Français.
Des mécanismes de psychologie sociale à l’œuvre ?
Pour comprendre comment la situation géopolitique actuelle génère de l’anxiété (ici exprimée par les préoccupations de certains de nos utilisateurs), il nous a semblé pertinent de mobiliser quelques concepts de psychologie sociale à l’œuvre dans cette période : la dissonance cognitive collective, l’impuissance apprise et le biais d’optimisme.
La dissonance cognitive, développé par Léon Festinger en 1957 se définit comme « la tension interne (stress psychologique) subi par une personne confrontée à deux croyances, idées ou valeurs contradictoires ». Selon cette théorie, « les êtres humains recherchent une cohérence psychologique interne pour fonctionner mentalement dans le monde réel ». Dans notre situation, les discours offensifs et déterminés de nos dirigeants contrastent avec la croyance en notre dépendance militaire aux Etats-Unis, notre perception d’un niveau de préparation limité, l’absence de communication institutionnelle rassurante ou la vulnérabilité liée à la transparence démocratique sur les sujets stratégiques.
Le biais d’optimisme est un biais cognitif qui peut entraîner le déni, c’est-à-dire un « mécanisme de défense inconscient qui constitue une protection nécessaire devant la réalité si angoissante qu’elle peut provoquer un effondrement psychique ». Ce mécanisme, qui permet de « préserver le sentiment de sécurité et protège de l’angoisse », peut s’appliquer ici dans certains segments de la population, mais aussi à des responsables politiques, face à une menace perçue comme trop angoissante pour être pleinement intégrée.
L’impuissance apprise, concept développé dans les années 60 par Martin Seligman et son collègue Steven Maier, s’applique à la psychologie humaine pour expliquer comment « des individus exposés à des échecs répétés ou à des situations perçues comme incontrôlables peuvent développer une résignation, une passivité et une diminution de leur motivation à agir ». Dans notre cas, face à une menace grandissante, une partie de la population pourrait adopter cette posture. Par exemple, en cas de retrait permanent du soutien américain ou en cas d’interventions hostiles russes sur le sol français, une partie de la population pourrait se retrouver paralysée, incapable de se défendre, dans l’attente d’une nouvelle domination extérieure.
Des spécialistes en psychologie sociale effectueront certainement, avec le recul et les méthodes nécessaires, le travail d’analyse de cette période passionnante !
Conclusion : quelle posture adopter ?
Dans le climat géopolitique actuel, plusieurs facteurs convergent pour créer une atmosphère d’incertitude et d’anxiété en France. Cette situation résulte d’une combinaison d’éléments diplomatiques, militaires, politiques et communicationnels qui transforment la perception du risque par les citoyens.
Cela explique l’anxiété des Français et, à notre niveau, la volonté de certains de vivre dans un endroit plus sûr.
Lorsque nous sommes sollicités par des personnes préoccupées par des enjeux climatiques, des risques de pollutions ou des problèmes d’insécurité, notre posture consiste à proposer une approche pragmatique et rationnelle, afin d’éviter les pièges du déni et de la panique. L’émotion étant mauvaise conseillère, notre rôle, par les cartes que nous diffusons, est d’augmenter la résilience en transformant l’anxiété diffuse en capacité d’anticipation et d’adaptation.
Notre approche se distingue par le fait que nous croyons davantage aux actions individuelles éclairées et incarnées qu’aux actions collectives et institutionnelles, même si celles-ci sont complémentaires et, de fait, entremêlées.
Evaluer les risques localisables en France dans une hypothèse d’évolution défavorable d’un conflit avec la Russie est un défi intéressant qui se produit dans un contexte politique « évolutif ». Rappelons que nous avons changé 4 fois de gouvernement depuis début 2024. Toutefois, étant attachés à la République et en tant que « bons citoyens », nous sommes partis du principe que les mots ont un sens, que la parole d’un Président de la République est légitime en cela qu’il a été élu démocratiquement par le peuple.
Cette analyse rapide nous permet de conclure (temporairement) sur ces 3 axes :
1 La question est légitime. Vouloir minimiser son exposition et celle de sa famille aux risques est une attitude responsable et souhaitable. La multiplication des discours et décisions belliqueuses au plus haut niveau de l’Etat français et de l’Union Européenne a de quoi inquiéter, d’autant que ces discours ne proposent pas véritablement d’« horizon heureux », sont en décalage brutal avec quelques solides réalités et ne sont pas, ou peu, accompagnés de dispositifs visant à protéger la population. L’absence d’alternative politique « visible » est un facteur aggravant.
2 Les risques sont probablement plus élevés aujourd’hui qu’il y a quelques années. Les enjeux sont importants et complexes, la vulnérabilité est très importante en raison de notre modèle démocratique libéral et interroge sur nos capacités de défense. Si l’analyse de l’aléa (probabilité) pose question à l’échelle nationale et européenne, elle doit être replacée dans un contexte plus large et la réalité des relations internationales. Il est important de prendre en compte le fait que les géographies des vulnérabilités et des lieux de vie se croisent mais ne se superposent que partiellement, l’intérêt d’une cartographie étant corrélé à l’importance des menaces.
3 Produire cette cartographie « de secours », si imparfaite et limitée dans ses usages soit-elle, permet de poser une base de discussion et d’aider les gens les plus prévoyants. Si une guerre de haute intensité éclate, ce qui est hautement improbable (mais pas impossible), nous ne pouvons que suggérer à nos utilisateurs un éloignement physique des zones non vertes sur la carte.
Ouvertures
A explorer (?) : La géographie des opportunités professionnelles en France liées à la mise en œuvre d’une économie de guerre.
Ce sujet à forte dimension géographique pourrait intéresser des personnes en recherche d’emploi (voici quelques articles sur le sujet : Art1 Art2 Art3). Si nous venons à analyser cette question, nous attendrons un apaisement des tensions internationale afin d’éviter une approche cynique du sujet.
La mise en œuvre d’une économie de guerre implique son lot d’investissements et de relocalisations industrielles en France. Ce sujet est régulièrement abordé dans la catégorie emploi / économie. En avril 2024, Europe 1 (art) évoquait plus de 20 projets, dont une usine à Bergerac (poudre d’obus), à Granvillars (soudage), à Bourges (imprimantes 3D) et dans les Hauts-de-France (munitions de précision). Il est par exemple question d’un investissement de 80 millions d’euros dans une fonderie à Rennes, créant 200 emplois. En novembre 2024, Le Monde titrait « La France en marche vers l’économie de guerre : blindés, missiles, munitions… » (art) en soulignant toutefois des tensions entre besoins opérationnels et ressources disponibles. De plus, un des leaders mondiaux de fabrication de missiles recrute actuellement dans ses usines à Bourges, au Plessis-Robinson et à Selles-Saint-Denis (site).
A explorer (!) : Quid de l’open data dans une France en guerre ?
L’UE va-t-elle instaurer un « brouillard de la guerre » ? Les citoyens se rendent-ils compte des conséquences d’une telle fermeture des données ? Sujet passionnant !
L’accès aux données publiques a été largement incité par l’UE ces dernières décennies : PSI, INSPIRE (bien connu par les géomaticiens), DGA (qui provoque par ailleurs quelques débats), Data Act, … Ce cadre juridique apporte une aide précieuse (et souvent sous-utilisée) pour favoriser un débat éclairé et une meilleure prise de décision collective. Toutefois, en période de tension géopolitique, ces principes peuvent compliquer la gestion des menaces, qu’il s’agisse de sabotage, d’espionnage, d’infiltration ou d’attaques hybrides. Au-delà de l’open data, la diffusion dans la presse d’informations sensibles, comme les contrats d’armement, les sites industriels stratégiques ou les orientations militaires, peut augmenter notre vulnérabilité.
L’équipe Où Vivre